Art contre produit

Affirmer qu’il existe bien des différences culturelles entre les États-Unis et la francophonie ne choquera personne. Aujourd’hui, à l’occasion de ma… tadadadaaaa première paie d’auteur, je vais comparer la manière dont l’écriture fictionnelle (je ne précise plus que c’est à but professionnel, je pense que tout le monde aura compris) est appréciée dans nos contrées et chez nos amis Américains.
En Belgique, en France (au Québec, peut-être ?),  l’écriture est généralement perçue comme un hobby. On pratique l’écriture comme on s’adonne à la couture ou au modélisme. Dès lors que l’on prend la résolution d’en faire son métier, d’en vivre, parce que l’intérêt s’est transformé en passion, la réalité nous rattrape. Ce n’est pas impossible mais très difficile. Pourquoi ? À mon sens, il s’agit d’un problème culturel. Dans la tête de la grande majorité des gens, les activités artistiques sont toujours mal perçues. S’il est normal de gagner sa vie en empilant des briques, en faisant la cuisine ou en passant sa journée au téléphone, ça l’est déjà moins en écrivant des histoires. J’y vois trois raisons principales. La première c’est que d’un point de vue extérieur, écrire semble facile, à la portée de tout le monde et ne demande aucunes compétences ou connaissances particulières si ce n’est les plus élémentaires : être lettré et avoir de l’imagination. La deuxième, c’est parce qu’une histoire, c’est du divertissement. Et quand on se divertit, on profite du moment, c’est du plaisir, on consomme et puis on oublie ; on ne cherche pas à savoir comment c’est fait, on n’a pas de réelle idée de la masse de travail que cela représente. Puisqu’on l’ignore, on ne réalise pas que ça existe. Puisqu’on ne réalise pas que ça existe et que la lecture est aisée, que l’histoire se suit sans accroc, on pense qu’une telle réalisation n’a rien de sorcier et ne mérite donc pas trop d’égards. La troisième, enfin, c’est une certaine rancœur. Beaucoup de gens semblent s’être inconsciemment résignés au fait qu’un travail doit forcément être quelque chose de désagréable qu’il faut bien faire malgré tout. Quiconque alors se met en tête de se consacrer à sa passion n’est qu’un rêveur qui n’a aucun droit d’agir ainsi, de suivre ses aspirations là où les autres sont « forcés » de trimer dans un job où ils ne sont pas épanouis.
Les choses vont ainsi en francophonie depuis si longtemps que le monde de l’édition (de nombreux éditeurs au plus petit webzine) s’y est adapté. Ainsi, rares sont les éditeurs qui versent un à-valoir à l’auteur lorsqu’il signe un contrat, beaucoup se contentant de le rémunérer avec ses droits, versés une fois par  an (et généralement ridicules puisque tous les acteurs de la chaîne du livre auront pris leur part avant) et de lui offrir quelques exemplaires de son ouvrage.
Quant aux fanzines (revues papier), webzines (revues numériques) et anthologies (papier et/ou numérique), il est très majoritairement considéré comme allant de soi que l’auteur, en échange de l’acceptation de son texte, n’aura droit qu’à la gloire et, peut-être, à un exemplaire.
C’est la norme. L’écriture est un art. Et quand il est question d’art dans l’imaginaire collectif, il ne saurait être question d’argent. L’argent, c’est moche, c’est sale. L’auteur n’est pas en droit d’espérer gagner sa vie avec ce qu’il crée, il doit juste jeter les mots sur le papier pour le plaisir et se satisfaire de félicitations et d’une tape dans le dos.
Les Américains ont un point de vue bien plus prosaïque en la matière. L’écriture reste un art, mais ce qui en résulte, la fiction, est un produit. Et un produit, ça se vend. Un manuscrit à soumettre ? On l’achète. Par exemple, dans son essai sur l’écriture, Stephen King nous apprend qu’il a vendu son premier livre pour la somme de 200 000 $. Son premier livre, je me répète afin de souligner le fait que personne ne le connaissait, à l’époque. Et il ne s’agit que des droits en grand format.
Les choses vont de même du côté des fanzines, on achète les nouvelles. Certes pour des sommes plus modestes, mais on les achète. Aux États-Unis, chercher à devenir écrivain à temps plein ne semble pas particulièrement farfelu. C’est un métier comme un autre. Un métier qui peut même s’apprendre dans certaines universités. Alors certes, il y a un inconvénient : il faut engager un agent qui s’occupera des démarches auprès des éditeurs parce que ces derniers n’étudieront pas notre manuscrit si l’on veut se débrouiller seul. L’agent se payera sur la vente du bouquin, il est donc dans son intérêt de parvenir à le fourguer !
Les deux systèmes sont donc plutôt opposés et ce ne sera pas vraiment une surprise si j’avoue que la méthode américaine a ma préférence. Cela réduira sans doute à néant l’aura de mystère séduisant que certains associent à l’écrivain, mais les clichés ne nourrissent pas son homme.
Il semble bien que je sois né dans le mauvais pays. Toutefois, je ne désespère pas d’atteindre les hautes sphères un jour ! Et ce n’est même pas pour m’enrichir, non (même si je n’ai rien contre l’idée d’être riche, hein), mais pour gagner le droit d’exercer ce métier qui est ma vocation.

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Posted on mai 27, 2014, in Actualité and tagged , , , , , , , . Bookmark the permalink. 2 commentaires.

  1. Comme d’habitude sur le sujet, je te suis sur toute la ligne. C’est parfois rageant, ces grosses différences culturelles. Mais 200 000$ pour le premier roman de Stephen King ?? Je pense que même aux États-Unis, ça reste une sacrée exception. Impressionnant…

    • Merci, ça me donne l’impression de ne pas raconter que des bêtises !
      Il était peut-être une exception, oui, et peut-être pas. Ça a peut-être dépendu du talent de son agent, de l’époque, de l’éditeur… je manque vraiment de données pour m’exprimer davantage sur le sujet. Tout ce que je sais c’est que je trouve ce système plus juste et que ce serait une sacrée motivation supplémentaire pour moi s’il en allait de même par chez nous ; quand bien même les éditeurs ne payeraient pas autant.

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